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Henri Rousseau "Le rêve" (1910) @Stephen_Sandoval

Littérature et peinture : comment le rêve façonne l’histoire de l’art

Depuis toujours le rêve fascine, intrigue et inspire les artistes. Il est ce territoire flou, cet entre-deux, entre le réel et l’imaginaire, un monde où le merveilleux opère. C’est ainsi que peintres, sculpteurs, écrivains, poètes chacun à leur manière, traduisent leur univers onirique, en images, en formes, en mots ou en sons.

De Lewis Carroll et ses mondes fantasmagoriques à Gaston Bachelard, qui a sondé les profondeurs poétiques du rêve, en passant par les paysages brumeux et énigmatiques de Caspar David Friedrich, tous ont cherché à exprimer cette part insaisissable de l’âme humaine.

Mais que nous disent toutes ces œuvres sur notre propre rapport au rêve ? Pourquoi cette thématique est l’une des plus abondantes dans l’art ? Pour découvrir cela et bien d’autres mystères, plongeons ensemble dans cet univers exquis du rêve.

La matière fragile du rêve

Vaporeux et fragile, le rêve semble ne tenir qu’à un fil, et pourtant, il est cet espace de tous les possibles. Spectateurs d’un film intérieur, nous nous laissons porter, passifs, par des images qui surgissent sans limites, comme dans la littérature et le cinéma.

Le rêve réinterprète le réel avec une ressemblance troublante, à tel point que la frontière entre la vie et le songe s’efface. Mais il suffit d’une fraction de seconde pour qu’il bascule et fasse émerger nos parts les plus sombres. Du songe au cauchemar, il n’y a qu’un pas. Est-ce alors pour conjurer le sort ou son imprévisibilité que le rêve est devenu cet objet de divination ou de méditation ?

Fugace, insaisissable, opaque, parfois même incohérent, le rêve glisse et échappe. Et quelle frustration lorsqu’au réveil il ne persiste que quelques fragments épars !

Depuis toujours l’homme essaie de percer ses mystères, d’en capter l’essence et d’en faire matière.

La littérature : des rêveurs éveillés

Source intarissable de la littérature et de la poésie, le rêve s’insinue dans de nombreux ouvrages.

XIXe siècle : entre mysticisme, symbolisme et inconscient

Les aventures d’Alice au pays des merveilles du romancier britannique Lewis Carroll publiées en France en 1869, sont sûrement l’un des récits les plus évocateurs. L’auteur plonge le lecteur dans un univers onirique où Alice, après avoir suivi un lapin blanc, vit des aventures surréalistes avant de se réveiller, réalisant que tout n’était qu’un rêve.

Edgar Allan Poe, poète, dramaturge et romancier figure du romantisme américain a souvent exploré le thème du rêve dans ses œuvres à la fois comme une porte vers l’imaginaire et comme un espace d’angoisse. Son poème Un rêve (1889) en est un bel exemple.

Dans la littérature française de la fin du XIXe siècle, le rêve est une source majeure d’inspiration influencée par les découvertes récentes dans les sciences. Dans les œuvres de Victor Hugo, le rêve se mêle à ses luttes comme dans son recueil de poèmes Les contemplations, Livre 3, Les Luttes et les Rêves publié en 1856.

L’inconscient source d’évasion, d’introspection et de transcendance nourrit des poètes tels que Gérard de Nerval avec Aurélia ou le Rêve et la Vie (1855), Charles Baudelaire et son Rêve parisien dans les Fleurs du mal (1861), Arthur Rimbaud Les Illuminations, Une saison en enfer, (1870). Face à la montée de la science, le rêve devient une sorte d’échappatoire au monde industrialisé.

XXe siècle : une hybridation des visions

Début du XXe siècle les visions nocturnes sont dorénavant passées au crible des philosophes, psychiatres et savants en tout genre. Le rêve n’est plus une terre de superstitions mais de sciences. Analysé, disséqué et classifié, le rêve devenu objet d’étude continue néanmoins d’inspirer et d’habiter les artistes. Chez Marcel Proust, le rêve s’invite dans ses romans notamment par le biais de ses personnages comme lors du long rêve de Swann dans son ouvrage Du côté de chez Swann (1913).

Dans le surréalisme, le rêve n’est plus réellement une source d’inspiration, il est devenu une méthode et un outil de création. Héritiers de leurs prédécesseurs du XIXe siècle et de leurs visions poétiques ainsi que des théories freudiennes, le rêve devient un espace de liberté absolue, sans filtre. Dans Les champs magnétiques (1920) d’André Breton et Philippe Soupault, c’est par l’écriture automatique qu’ils cherchent à dépasser le réel et sa véracité. Ils donnent à leurs mots, une dimension onirique.

Citation d’André Breton (Manifeste du surréalisme, 1924) : « Le rêve et la réalité qui, à première vue, ne cessent de s’opposer, cessent en effet d’être perçus contradictoirement dès l’instant où l’on s’avise de leur liaison secrète. »

La liqueur des rêves est un recueil de textes d’Antonin Artaud où il explore le pouvoir du rêve, de l’imaginaire et de la folie dans le processus créatif.

Robert Desnos dans Corps et Biens (1930), explore le rêve, l’amour et la mort à travers une poésie imprégnée de surréalisme. Maître de l’écriture automatique, il joue avec les images et les sonorités pour créer un univers onirique et troublant, où le réel se mêle au fantastique. Son langage, à la fois lyrique et audacieux, témoigne d’une liberté totale, faisant de ce recueil l’un des plus marquants du surréalisme.

Pour les surréalistes, le rêve devient une forme de liberté, libérée des lois du monde logique.

En 1942, Le philosophe poète Gaston Bachelard publie un essai intitulé L’eau et les rêves. Il s’agit d’une plongée fascinante dans l’imaginaire poétique de l’eau à travers le rêve, la littérature et la psychologie humaine. Il y explore comment cette substance fluide incarne à la fois la douceur, la profondeur et le mouvement de l’inconscient.

Bachelard disait pour la nuit et le rêve :« Le rêve de la nuit ne nous appartient pas, ce n’est pas notre bien. Il est à notre égard un ravisseur, le plus déconcertant des ravisseurs : il nous ravit notre être.”

Henri Michaux dans ses Façons d’endormi, façons d’éveillé (1969) explore l’univers du rêve et de l’inconscient à travers une écriture poétique et introspective. Michaux y décrit ses expériences oniriques, oscillant entre contemplation, hallucination et vertige intérieur.

Et bien d’autres…

XXIe siècle : entre introspection, virtualité et dystopie

Au XXIe siècle, la littérature continue d’explorer le rêve mais sous de nouvelles formes. L’arrivée des nouvelles technologies, les crises existentielles et les mutations du réel font du rêve un terrain d’exploration hybride. Des écrivains tels que Haruki Murakami, Margaret Atwood, Ian McEwan, Liu Cixin et bien d’autres voient les rêves comme une quête d’introspection, une passerelle ou encore une fuite.

Peinture et sculpture : le rêve comme catalyseur

Grâce aux couleurs et aux formes, les peintres et sculpteurs transforment leurs visions oniriques en œuvres.

XVIe siècle : le rêve à travers des visions mystiques, allégoriques ou fantastiques

Le peintre néerlandais Hieronymus Bosch avec Le Jardin des délices (1490-1510), plonge le spectateur dans un monde entre rêve et cauchemar, mêlant fantastique et allégorie.

Pieter Bruegel l’Ancien peintre flamand, illustre des visions surréalistes et oniriques dans des scènes de la vie paysanne et des allégories comme Dulle Griet (Margot la folle) vers 1563.

El Greco peintre espagnol, dans ses peintures mystiques telle que La Vision de Saint Jean traduit des visions célestes et extatiques, proches du rêve spirituel.

XVIIIe siècle : entre onirisme rococo, fantasmes libertins et imaginaires fantastiques

Si le rêve du XVIIIe siècle est d’abord un songe gracieux et sensuel, porté par l’esthétique rococo, il devient, en fin de siècle, plus mystérieux et inquiétant, annonçant le romantisme et ses visions tourmentées.

François Boucher et ses peintures mythologiques telles que Le sommeil de Vénus (1738) mettent en scène des visions idéalisées et oniriques de l’Antiquité.

Le ténébriste espagnol Francisco de Goya et son tableau Le Sommeil de la raison produit des monstres (1797-1799), une vision hallucinée du rêve.

Le peintre suisse naturalisé britannique Johann Heinrich Füssli est l’un des représentants phares du romantisme fin du XVIIIe siècle où le rêve et le cauchemar s’entremêle. Dans Le Cauchemar (1781), la toile semble dépeindre simultanément une femme rêvant et le contenu de son cauchemar.

XIXe siècle : entre exploration, visions fantastiques et introspection spirituelle

Au XIXe siècle, la peinture du rêve oscille entre mysticisme, symbolisme et romantisme, explorant tantôt des visions oniriques et fantastiques, tantôt des paysages intérieurs empreints de mélancolie et de spiritualité.

L’allemand Caspar David Friedrich et son tableau Le rêveur (1835-1840 en allemand Der Träumer) est une œuvre fondamentale du mouvement romantique.

William Blake poète, graveur et peintre visionnaire britannique associe rêve, mysticisme et spiritualité dans ses œuvres comme Le Rêve de Jacob (1800-1805).

Odilon Redon et L’Œil comme un ballon étrange monte vers l’infini (vers 1882), et son univers flottant entre rêve et fantastique.

Gustave Moreau avec L’Apparition (1876), propose sa vision mystique et symboliste du rêve.

XXe siècle : exploration de l’inconscient

Durant le XXe siècle, le rêve devient un terrain d’exploration et un mode d’expression. Tout comme dans la littérature surréaliste, le rêve est un outil de création pour les artistes peintres de ce mouvement.
Au fil du siècle, le rêve en peinture oscille ainsi entre mysticisme, psychanalyse et exploration de nouveaux horizons de la perception.

Peintre précurseur de l’art naïf, le Douanier Rousseau avec son tableau Le Rêve nous plonge dans un univers onirique où sa muse Yadwigha incarne les désirs enfouis.

Marc Chagall offre un monde féérique et flottant où les couleurs éclatantes et les figures suspendues défient la gravité. Des œuvres comme Le rêve (1927), Les Fiancés de la Tour Eiffel (1938-1939), Le paysage bleu (1949) sont quelques exemples du monde onirique du peintre soviétique.

La peinture surréaliste explore le rêve comme un espace où l’inconscient se libère. Figure majeure de ce mouvement, le peintre belge René Magritte est considéré comme le maître des énigmes. Le Château des Pyrénées (1959), Le Faux miroir (1928), sont cette déconstruction du réel et une poésie visuelle du rêve.

Pour Salvador Dalí peintre espagnol et personnage excentrique, le rêve est une matière. Le rêve (1931) et La Persistance de la mémoire (1931), sont une exploration des songes et de l’irrationnel.

Autre peintre espagnol Pablo Picasso et son portrait onirique et sensuel de sa muse Marie-Thérèse Walter intitulé Le rêve (1932) traduit une vision intime, presque hypnotique, oscillant entre érotisme et abstraction.

Dans les œuvres du peintre, sculpteur, poète et graphiste dadaïste et surréaliste germano-américano-français Max Ernst le rêve est omniprésent par son symbolisme. Son œuvre Se nourrissant souvent de rêves liquides et tout à fait semblables à des feuilles endormies, voici mes sept sœurs ensemble (1929) en est le parfait exemple.

Man Ray, peintre, photographe et réalisateur américain explore lui aussi le rêve avec sa métaphore du songe avec Le pont brisé en 1937.

Constantin Brancusi sculpteur roumain naturalisé français qui enfant, rêvait de voler dans les arbres et dans le ciel, a gardé cet nostalgie du rêve. Durant plusieurs décennies, il a décliné ce motif renaissant des précédents tel un phénix. L’oiseau dans l’espace de 1941 est l’une des dernières versions.

XXIe siècle : l’émancipation du rêve

Dans l’art contemporain, sa représentation est plurielle et le rêve se dévoile sous de formes nouvelles dans les installations, performances et photographies numériques. L’arrivée des nouvelles technologies offrent aux artistes un terrain de jeu toujours plus surréel. L’I.A bouleverse et bouscule les frontières traditionnelles de l’art ouvrant aux artistes de nouveaux horizons suscitant de nombreux débats.

Le rêve : une porte ouverte sur l’infini

A travers les siècles, les poètes, écrivains et peintres n’ont eu cesse d’explorer l’âme humaine tentant d’en révéler son essence. Le rêve est cet espace infini et mystérieux où tout devient possible. Si la science cherche à percer ses mystères, l’art lui sonde sa poétique et sa magie.

Alors le rêve n’est-il pas cette ultime liberté, insaisissable, échappant à toute logique et refusant d’être enfermé ?

Elia L.

Tantôt rédactrice, tantôt artiste, je vous invite dans mon univers oscillant entre deux mondes.

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