Autant que nous sommes des poussières d’étoiles, nous sommes aussi constitués de nos paysages. De ceux qui ont peuplé notre enfance, notre vie d’adulte mais aussi de ceux qui surgissent dans nos songes. Les miens sont constitués de forêts, de prairies, de lacs de montagne, de rivières, d’histoires familiales et de légendes.
J’ai grandi sur ce territoire marqué par l’Histoire, partagé entre deux identités, deux mémoires, deux amours. Un entre-deux, d’une terre tiraillée entre ses élans du cœur et une allégeance forcée. Un lieu où les cicatrices béantes d’un passé que l’on se doit de ne pas oublier, imprègnent encore les paysages. Partout où je pose mon regard, dissimulés sous la mousse, tapies au creux des bunkers à moitié enfouis, dans les sentiers qui furent jadis des tranchées, les cris étouffés de la guerre résonnent encore dans cette terre éventrée. Même si la nature a repris ses droits là où l’homme a voulu dresser des remparts, les paysages racontent notre histoire.
Ma terre, mon corps
J’aime penser que les paysages et nous ne faisons qu’un. Qu’ils portent en eux la mémoire des Hommes comme nous portons leur mémoire en nous. Leur chair est de terre, de pierres et de racines, la nôtre de sang, de peau, d’histoires et de songes. Tissés d’un même souffle et liés par le subtil, peut-être les paysages rêvent-ils aussi.
Se souviennent-ils, lorsque le murmure du monde s’endort à la nuit tombée, du temps où les hommes éventraient leurs flancs, où la roche volait en éclats ? La forêt porte t-elle encore le poids de ces corps effondrés sur son sol ? La terre a t-elle gardé le goût de leur sang, le vent entend-il encore les rires et les pleurs des soldats ? La pluie sent-elle encore l’odeur âcre de la mort ?
Ma terre, celle qui m’a vue grandir est l’Alsace. J’y ai passé toute mon enfance et mon adolescence aussi. C’est là que je me suis construite façonnée par ses paysages et ses récits. Je n’aurais jamais cru pouvoir la quitter un jour, tant je m’y sentais profondément liée. Et pourtant, je suis partie découvrir d’autres terres. Mais l’ai-je vraiment quittée ? Je ne le crois pas, car j’y reviens toujours.

Etang sous la brume
Crédit photo Elia Lutz
Mon histoire, mes paysages
Quelle étrange sensation aujourd’hui lorsque mes pas se mêlent à ceux dont on a oublié, pour la plupart, jusqu’au nom et qui ont foulé cette terre bien avant moi. Partout où se posent mes yeux, je ne vois plus que débris d’obus, bouts de ferrailles, barbelés rouillés et vies brisées. Mes paysages semblent avoir perdu toute leur poésie depuis que gronde à nos portes le bruit sourd de nouveaux conflits. Et si l’Histoire se répétait encore ?
Tous ces multiples paysages sont en moi et me façonnent, comme ils ont façonné celles et ceux avant moi. Ce rocher maintes fois croisé n’a vu plus que jamais je ne pourrai voir. L’écorce de cet arbre que je caresse du bout des doigts de secrets, le lac de visages, la rivière de rires d’enfants. Et cet entrelacs de racines de souvenirs.
L’Homme souffre d’amnésie, mais les paysages eux n’oublient pas. A la lisière des bois, sous les frondaisons mouvantes, une seule certitude demeure, nous sommes faits de ces paysages et eux de nous.
Je marche ainsi sur cette terre, sur ces chemins maintes fois empruntés en quête de réponses et de réconciliations. D’abord avec moi-même puis avec mes semblables. Avec qui nous sommes, notre histoire et ce que nous léguons. Car même si le temps endort les blessures, les paysages n’ont jamais cessé de se souvenir. Et aujourd’hui ils se rappellent à moi, à vous.
Le paysage et les songes
Le rêve prend souvent racine dans les paysages, même si nous n’en avons pas toujours conscience. Et pourtant ne vous est-il jamais arrivé(e) de parcourir une terre comme dans un rêve éveillé ? Pris dans une sorte de songerie, notre regard semble s’étirer et percevoir des sons et des mouvements jusqu’ici imperceptibles. Les paysages déposent en nous des mémoires qui ensuite viendront nourrir nos rêves et nos intuitions. Le paysage ne serait-il pas alors un songe latent dont nous serions les messagers ? Et si nous partagions le même rêve ?
Pour certains poètes et philosophes comme Gaston Bachelard, le paysage est perçu comme le miroir du rêve humain. Il explore la manière dont les éléments naturels (eau, air, terre, feu) façonnent notre imaginaire et nos songes. Selon lui, les paysages ne sont pas neutres, ils résonnent en nous, réveillent des souvenirs et des états intérieurs. Pour Bachelard « L’imagination est une faculté de déformation qui ne reçoit pas les images mais les formes. » Dans son magnifique ouvrage L’eau et les rêves, le paysage aquatique devient le support du rêve, du reflet et de la mélancolie. Pour Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe, il évoque un rapport nostalgique aux paysages. La nature, les ruines, les forêts sont des réceptacles de souvenirs, mais aussi des déclencheurs de visions et de songes passés. Pour René Char, les paysages ne sont pas inertes et nous en sommes les passeurs.
Et si nous étions le rêve des paysages et que nous pouvions autant rêver d’eux qu’ils rêvent de nous ? N’aurions-nous pas un regard différent sur le monde ? Et si marcher dans un paysage c’était entrer dans un rêve ancien, une mémoire en suspend qui cherche à nous parler ?
J’aime imaginer que nous soyons capables d’entendre ce que les paysages ont à nous dire. Rêvons avec grandeur et respect, rêvons un monde où plus jamais ne coulera le sang de nos enfants.