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Du mauvais goût revendiqué à l’art sacré : le kitsch a-t-il gagné la bataille du beau ?

Il est criard, sentimental, trop-plein. On le raille autant qu’on l’adore. Mais derrière ses paillettes et ses excès, le kitsch interroge ce que nous appelons « beau ». Et s’il avait gagné sans bruit la bataille du goût ?

Et si c’était vous ?

Vous êtes-vous déjà retrouvé devant certaines oeuvres où vous ressentez comme un moment de flottement ? Sourire en coin, un doute vous traverse. Est-ce sérieux ? Est-ce beau ? Ou est-ce juste… trop ? Trop coloré, trop évident, trop « facile ». C’est souvent là que surgit ce mot : kitsch. Et s’il disait plus sur nous que sur l’œuvre ?

Souvenez-vous de cette toile accrochée au mur du salon : un paysage alpin surchargé, un coucher de soleil flamboyant, ou ce portrait félin ou canin dans des tons pastels. On les regarde d’abord avec amusement, parfois avec tendresse. Et souvent, ce mot surgit, comme une évidence : kitsch.

Mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? Est-ce seulement du mauvais goût ? Ou est-ce que cela touche à quelque chose de plus intime, de plus fragile ? Et si le kitsch était simplement l’art qu’on ne sait plus comment juger ?

Kitsch or not kitsch ?

On l’utilise souvent comme un réflexe, voire un écran. Pour classer, pour exclure. Comme s’il y avait d’un côté le bon goût, sobre et discret, et de l’autre le kitsch, tape-à-l’œil et bien sûr suspect. Mais les frontières ne sont plus si nettes. Depuis quelques années, le kitsch est de retour. Dans les galeries, les musées, les pages d’art contemporain. Et surtout : il est revendiqué.




Une histoire de mauvais goût… ou de goût marginalisé ?

Le concept apparaît en Allemagne plus exactement en Bavière au vers 1860-1870 sous le maniérisme de Louis II. Il est lié à l’inauthentique, au mauvais goût et à la surcharge. La bourgeoise se l’approprie, l’industrialisation faisant le reste.

Le mot kitsch va donc désigner des œuvres produites à la chaîne, souvent sentimentales, décoratives, accessibles. Il devient rapidement une manière de discréditer tout ce qui touche sans intellectualiser. Trop de rose, trop de brillance, trop d’émotion ? Kitsch. Puis ensuite trop populaire ? Kitsch aussi.

Le kitsch a longtemps été considéré comme l’ennemi de l’art moderne, celui qui ose encore parler au cœur quand l’époque exigeait du concept. Milan Kundera y voyait même un outil idéologique, un « mensonge de l’émotion collective », à l’opposé de toute liberté de pensée.

Ce que l’art a fait du kitsch

Le kitsch change de dimension avec l’essor de la société de consommation et l’industrialisation massive des objets en plastique. Le fameux « plastoc », comme on l’appelait, s’invite alors dans les foyers de monsieur et madame tout le monde. Sûrement bien plus une invention marketing et une nouvelle cible publicitaire qu’un concept artistique.

Et pourtant, certains artistes ont choisi d’en faire une arme. Andy Warhol a pris les icônes de la consommation pour les élever au rang de symboles. Jeff Koons a sculpté d’énormes chiens ballons chromés ,Takashi Murakami a noyé le regard sous des fleurs kawaii…

Ces artistes assument le kitsch comme langage. Ils le poussent jusqu’à l’absurde, à la saturation. Mais leur démarche reste souvent froide, contrôlée, consciente. Le kitsch devient ici posture, parfois critique, parfois commerciale. Est-ce encore du mauvais goût ? Ou une nouvelle forme d’élitisme qui se déguise en accessibilité ?

Le nouvel âge du kitsch

Le kitsch n’est plus ce qu’il était, il s’est métamorphosé au 21e siècle et a littéralement envahi nos vies. L’hyperkitsch des années 2000 a relégué celui de 1860 au rang de nostalgie attendrissante. Il mêle désormais des éléments qui, autrefois, s’opposaient frontalement. Le kitsch n’est plus simplement le produit de la reproduction à grande échelle : il devient une intention esthétique à part entière. Il peut inspirer des artistes, guider des créations, imposer ses propres codes visuels. Plus qu’un effet de style, c’est parfois un langage.

Le philosophe et sociologue Gilles Lipovetsky parle même d’une « sensation de kitsch » qui imprègne nos sociétés contemporaines.



De l’objet kitsch à l’icône culturelle : le cas Barbie

Barbie, c’est peut-être l’un des exemples les plus parlants de cette bascule. La poupée née en 1959 incarnait à l’origine des stéréotypes de séduction forgés par le regard masculin. Blonde, élancée, toujours souriante, elle fut longtemps considérée comme un objet kitsch par excellence — clinquant, artificiel et normatif. Mais le film sorti en 2023 renverse la donne. L’esthétique saturée de rose, les décors outranciers, les tenues irréelles, tout ce qui aurait pu la maintenir dans le registre du mauvais goût devient ici outil de subversion. L’œuvre s’approprie les codes kitsch pour mieux les détourner, jusqu’à faire de Barbie une figure possible de l’émancipation féminine. Le kitsch, ici, devient politique.

Quand le kitsch est un cri

Il existe un autre kitsch. Moins cynique. Plus viscéral. Celui qui ne cherche pas à plaire ou à provoquer, mais à exprimer. Ce kitsch-là, qu’on retrouve chez certains artistes autodidactes, chez des figures marginales, chez des femmes surtout, n’est pas un jeu. C’est une nécessité.

On a souvent collé l’étiquette « kitsch » à des œuvres profondément bouleversantes simplement parce qu’elles osaient l’émotion directe, sans filtre. Parce qu’elles ne s’excusaient pas d’être excessives. Parce qu’elles n’avaient pas peur du rose, du doré, du débordement. Et parce qu’elles n’étaient pas faites pour séduire les experts, mais pour toucher, de front. Prenons l’exemple de Niki de Saint Phalle qui a été cataloguée de kitsch par certains car autodidacte, femme dans un monde d’hommes, trop libre. Avec ces oeuvres « trop » colorées, « trop » joyeuses, elles étaient considérées trop exubérantes.
Pourtant, son œuvre est tout sauf décorative. Elle est politique, subversive et viscérale.

Et si le beau avait changé de camp ?

Notre regard évolue. Ce qu’on appelait autrefois « mauvais goût » est aujourd’hui célébré comme liberté. Le kitsch, loin d’être mort, revient comme un antidote au cynisme, au minimalisme creux, à l’ironie sans fin. Il redevient sacré, parfois naïf, souvent sincère. Il affirme que l’art peut encore bouleverser, même (et surtout) s’il le fait en paillettes.

Alors oui, le kitsch a peut-être gagné. Non pas parce qu’il a conquis tous les musées, mais parce qu’il a révélé les failles de nos critères. Parce qu’il force à reconsidérer ce qui nous touche. Et à assumer que parfois, une œuvre dite « kitsch » peut être celle qui nous bouleverse le plus profondément.

Et vous, avez-vous déjà été ému·e par une œuvre jugée « de mauvais goût » ? Racontez-moi ça en commentaire.



Elia L.

Tantôt rédactrice, tantôt artiste, je vous invite dans mon univers oscillant entre deux mondes.

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