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Quand l’art devient un espace de lien

On voit souvent l’art comme un luxe, un domaine réservé à des initiés, à des galeries, à des musées, à des regards avertis. Et pourtant, il existe un territoire où l’art se fait plus discret, plus fragile aussi. Cet art est celui qui s’adresse à des personnes identifiées comme vulnérables. Des personnes âgées, des personnes malades, celles et ceux qui ont été cabossés par la vie. Aux enfants brisés, hors circuit. Cet art-là ne brille pas, ne se négocie pas. Il est sans valeur marchande, ne se collectionne pas. Il est un geste, une présence, une respiration. Il unit et relie.

Un autre rapport au monde

C’est quoi être vulnérable au fond ? La vulnérabilité n’est pas quelque chose de figée, ni forcément durable. Elle peut être visible ou invisible. Souvent présentée comme une faiblesse, elle peut au contraire être une force. Les personnes ainsi désignées sont fréquemment stigmatisées, privées de visibilité et même de reconnaissance. La personne âgée n’est plus considérée, la personne malade ou en fin de vie isolée, la personne en situation de handicap minimisée, l’enfant ou l’adolescent fragilisé étiqueté, la personne socialement isolée invisibilisée.

La vulnérabilité est donc plus une difficulté à être vu et entendu.

Etre accepté dans son rapport au monde fragilisé.

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En Ehpad lors d’un de mes ateliers Objets&Expression

Pourquoi l’art touche plus particulièrement les personnes vulnérables ?

Là où les mots ne trouvent leur place, l’art ouvre des passages. Il n’exige rien, ni ne demande quoi que ce soit. Il est simplement là, présent, sans aucune attente. Il n’y a aucun résultat à atteindre, aucune performance ou aucune cohérence. Nullement besoin de posséder un savoir, une technique. Il accueille ce qui tremble, ce qui hésite encore, ce qui ne sait encore se dire.

Lors de mes ateliers, je vois ces gestes lents, chancelants, confus ou encore empêchés. Souvent il suffit de peu, une image, une couleur, un objet. L’art a cette particularité qui fait toute sa force, d’autoriser ces zones fragiles. Cet endroit où l’on peut déposer, toucher sans comprendre, oser sans rien expliquer. Créer sans devoir se défendre.

Ainsi par ces gestes simples, presque innés, chacun retrouve sa place dans le monde sensible. C’est par le corps, par les sens, que tout se raccorde. L’art accompagne, guide, nourrit et tient compagnie quelques instants.

L’art comme espace de réparation

Certains diront qu’il guérit et d’autres diront que non. Pour ma part, je pense que l’on doit regarder au-delà du sens médical stricto sensu, bien plus en profondeur. De l’ordre du corporel et du subtil.

L’art permet de déposer ce qui ne peut être formulé. De faire aussi ressortir des souvenirs. Je le constate dans mes ateliers avec les personnes âgées. Un atelier artistique est peut-être le seul espace où les personnes désignées comme vulnérables sont regardées différemment. L’âge, la maladie, la différence… s’effacent pour laisser place à la magie. Dans la langue des oiseaux « l’âme agit ». Plus poétique.

Des artistes en marge

L’histoire de l’art est traversée par des artistes qui ont été en marge à leur époque. Frida Kahlo en marge par le corps, Séraphine de Senlis par la solitude, Camille Claudel par une marginalisation sociale et psychique, Vincent Van Gogh en marge sociale, psychique et rejeté par son époque, Aloïse Corbaz par des troubles psychologiques… D’autres se marginaliseront par choix, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Jean-Michel Basquiat…

Pourtant, certains d’entre eux sont au cœur même du système. Ils sont exposés, reconnus et intégrés aux institutions. Mais ils ne s’y fondent jamais vraiment. Leur marginalité est plus un décalage, une friction perpétuelle avec les règles du jeu.

L’art comme relation plus que comme œuvre

Dans les ateliers, l’important n’est pas ce qui est produit mais plutôt ce qui se joue dans l’instant. Bien sûr, il peut être demandé par un organisme une exposition après plusieurs ateliers. Mais cela va bien au-delà. Il s’agit là d’une rencontre avec soi-même et avec les autres personnes présentes. De regards complices échangés, d’un souvenir qui remonte, d’une main qui tremble, de rires…Et de silences partagés.

Dans cet espace, l’art cesse d’être une fin en soi, il devient un prétexte à la rencontre. Avec soi-même tout d’abord puis avec les autres. Ce qui compte ici, ce n’est pas la précision d’un geste et encore moins sa réussite, mais tout simplement le fait qu’il ait eu lieu.

L’art crée alors un entre-deux fragile, un territoire temporaire où quelque chose circule encore. C’est là que réside toute la beauté de l’art.

L’art comme présence fragile mais essentielle

L’art destiné aux personnes vulnérables ne sera jamais exposé dans les grandes foires, les salles de vente. Il ne fera jamais la une des magazines d’art. Il se déploie ailleurs, discret. Dans des salles communales, des Ehpad, des hôpitaux. Et pourtant, il touche à l’essentiel : ce qui nous maintient humain lorsque tout vacille. Dans ces gestes modestes, hésitants et parfois bien maladroits, dans ces matières manipulées lentement, l’art trouve peut-être sa fonction première : non pas impressionner ou choquer, ni séduire ou démontrer mais simplement tenir compagnie. Une manière d’habiter ensemble le fragile.

Elia L.

Tantôt rédactrice, tantôt artiste, je vous invite dans mon univers oscillant entre deux mondes.

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