Imaginez une installation faite de milliers de livres en tissu wax, d’astronautes en tenues colorées et de masques mutants surgis d’un futur postcolonial. Ce n’est pas une hallucination mais bien l’expo Safiotra [Hybridités/Hybridities] de Yinka Shonibare à la Fondation H d’Antananarivo. Une première sur le continent africain pour l’artiste britannico-nigérian mondialement reconnu, qui promet de bouleverser les perceptions encore trop souvent figées autour de l’art africain contemporain.
Ce que vous allez vraiment voir à la Fondation H
La Fondation H ne fait pas les choses à moitié car pour cette « carte blanche », elle met à disposition ses 2 200 m² du centre-ville de Tana. Ce n’est pas qu’une exposition : c’est une immersion dans quinze ans de création de Shonibare, répartie entre sculptures, installations monumentales et séries récentes.
Parmi les pièces incontournables, The African Library. Cette installation contient 6 000 livres recouverts de tissu wax, dont la moitié porte le nom de personnalités ayant marqué l’histoire postcoloniale du continent. L’œuvre est à la fois physique et numérique, en scannant certains codes, vous accédez à des fiches biographiques complètes. Une mémoire vivante, à la croisée des arts visuels et de l’histoire politique.
Qui est Yinka Shonibare ?
Si vous n’avez jamais entendu parler de lui, Yinka Shonibare est celui qui a placé un voilier en bouteille sur Trafalgar Square à Londres (« Nelson’s Ship in a Bottle », 2010) pour dénoncer l’impérialisme britannique. Mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de son art percutant, baroque, hybride.
Né à Londres, grandi au Nigeria, puis de retour en Angleterre, il est formé aux Beaux-Arts à Goldsmiths. Depuis les années 90, il ne cesse de questionner les identités culturelles, les dominations historiques et la complexité de la mondialisation. Ce n’est pas un simple plasticien : c’est un conteur visuel, qui manipule les symboles comme d’autres les mots.
Le secret de l’effet « waouh » : une mise en scène totale
Ce qui frappe d’abord, c’est la présence physique des œuvres. Refugee Astronaut X, par exemple, a été conçue spécialement pour Madagascar. Il s’agit d’un astronaute couvert de wax, sac au dos, errant dans un avenir brisé par les crises climatiques et politiques. Cette figure résonne particulièrement dans un pays où les déplacements contraints sont réguliers, que ce soit pour des raisons économiques ou environnementales.
La mise en espace n’est jamais neutre. Elle joue avec les perspectives, les lumières et les sonorités. Certaines sculptures semblent vous observer, tandis que d’autres se dérobent au regard. L’émotion est constante, mais jamais forcée.
Ce que cette exposition change vraiment dans votre regard
L’art africain contemporain est trop souvent cantonné à des esthétiques folkloriques ou à des récits miséralistes. Shonibare renverse cette tendance. Il montre que les artistes africains peuvent être globaux sans perdre leur ancrage, qu’ils peuvent jouer avec les codes occidentaux tout en les subvertissant.
Avec Safiotra, vous entrez dans une esthétique du métissage assumé, où l’héritage colonial devient un matériau de réinvention. C’est un miroir tendu au spectateur, qu’il soit africain ou non, pour interroger sa propre place dans ces systèmes de pouvoir.
Une programmation qui va au-delà des murs
La Fondation H n’a pas limité l’expérience à la seule exposition. Tous les samedis, des activités sont organisées : performances, projections, ateliers pour enfants, conférences. Une initiative à saluer car elle rend l’art contemporain accessible au plus grand nombre, sans barrières de langage ou de statut social.
Les publics spécifiques ne sont pas oubliés : des visites en langue des signes malgache, des supports adaptés aux handicaps mentaux, et des programmes pour les écoles publiques sont mis en place tout au long de l’année. Cela participe à ancrer l’expo dans un territoire, pas juste dans une institution.
L’exposition s’accompagne d’un catalogue trilingue (français, malgache, anglais) à paraître en septembre 2025, incluant des textes inédits de figures majeures du monde de l’art et de chercheurs africains.
La culture peut-elle réparée ce que l’Histoire a brisé ?
Nous le savons, l’Histoire a laissé derrière elle des cicatrices profondes, telles que la colonisation et l’esclavage, les génocides, les effacements culturels, les réécritures imposées… Ces traumatismes collectifs ne disparaissent pas avec le temps. Ils s’infiltrent dans les récits, les silences, les regards, les inégalités persistantes. Face à cela, la culture n’est pas une panacée, mais elle est un des rares territoires où la réparation devient possible — symboliquement, émotionnellement, parfois politiquement.
Par « réparation », on n’entend pas effacer le passé, ni le réécrire, mais créer des espaces de récit, de reconnaissance, de réappropriation. Quand un·e artiste raconte ce qui a été tu, montre ce qui a été ignoré, donne une place à ce qui a été rejeté, il ou elle agit sur la mémoire collective. C’est là que la culture prend toute sa force, en rendant visible, audible, pensable ce qui avait été nié.
Prenons The African Library de Yinka Shonibare : 6 000 livres recouverts de wax, une matière coloniale devenue signe identitaire. Chaque nom inscrit est une personne qui a lutté, pensé, agi pour l’Afrique postcoloniale. Cette œuvre n’efface rien, mais elle redonne une place. Elle crée un monument d’un genre nouveau : fait de tissu, de mémoire, et d’espoir.
Et vous, comment percevez-vous l’hybridité dans l’art ?
L’expo Safiotra n’est pas là pour édicter un message, mais pour ouvrir des questions. Que veut dire être hybride aujourd’hui ? Quelle place laisse-t-on aux identités multiples dans nos sociétés ? Et surtout, comment l’art peut-il être un levier pour les exprimer ?
Je serais curieuse de connaître votre ressenti si vous avez l’occasion de la visiter. Qu’est-ce qui vous a surpris, dérangé, inspiré ? Ou tout simplement ce que vous pensez de l’hybridation culturelle. L’espace commentaire vous est ouvert.