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L’odysée des éléments : l’alchimie onirique à travers le prisme de Gaston Bachelard

Depuis l’Antiquité et plus particulièrement à l’époque de la Grèce antique, 4 éléments sont utilisés pour décrire la matière qui compose l’univers. C’est vers la philosophie et la pensée présocratique que nous allons tout d’abord nous tourner puis vers un philosophe et poète français que j’affectionne en particulier et spécialement l’un de ces ouvrages intitulés “L’eau et les rêves“. Je veux parler bien sûr de Gaston Bachelard. Selon lui, chaque artiste a un élément qui prédomine son oeuvre d’où il tire sa poétique. L’imagination créatrice aurait donc besoin d’un substrat issu de ces 4 éléments qui constituent notre monde sensible pour donner naissance à ce qu’il appelle “l’imagination matérielle”.

Particulièrement sensible à cet élément liquide, nous allons donc nous pencher sur l’eau, son symbolisme et sa complémentarité élémentaire.

Les 4 éléments classiques

Comme souligné précédemment, orientons notre regard vers les philosophes grecs présocratiques, en particulier Empédocle d’Agrigente (Ve siècle avant J.-C) et sa vision plutôt poétique, voire excentrique pour certains. Selon lui, deux principes régissent cycliquement l’univers, l’Amour et la Haine. L’Amour, en tant que premier principe, engendre l’unité, tandis que la Haine, en tant que second principe, divise et détruit.
Ce sont ces deux forces cycliques qui, selon Empédocle, donnent naissance aux quatre éléments. Ces éléments sont considérés comme les racines de toutes choses qui composent ainsi l’ensemble des matières présentes dans l’univers.

Les voici :

  • la Terre
  • l’Eau
  • l’Air
  • le Feu

Aristote attribue à ces 4 éléments un “ordre naturel”. La terre, en tant que fondement de subsistance et de civilisation, occupe la première place ; l’eau, liée à la vie, à la purification et aux émotions, vient ensuite ; l’air, un élément essentiel à la vie fréquemment associé à l’esprit et à l’intellect dans les cultures anciennes, vient en troisième position ; enfin, le feu, symbole de transformation et de purification, clôture cet ordre en prenant la dernière place.

Aristote et Platon ont même conçu un cinquième élément, l’Ether, considéré comme le substrat des corps célestes. Ces substances seront ultérieurement symbolisées de manière distincte dans la tradition alchimique.

Chacune de ces substances présentes dans l’univers possèderait des proportions variables de l’un ou de plusieurs de ces éléments. Cela permettrait d’expliquer les propriétés plus ou moins volatiles, chaudes, froides, humides ou sèches (représentant les quatre qualités élémentaires) propres à chaque matière.

L’imagination poétique de l’eau

Gaston Bachelard fait partie de ces philosophes imprégnés d’une dimension voire d’une aura poétique particulièrement perceptible dans ces ouvrages dédiés aux 4 éléments et plus spécifiquement à celui sur l’eau. Considérée par le philosophe comme une matière mystérieuse, l’eau ne peut être aisément circonscrite. Avec des formes plus cachées que les autres éléments, l’eau suscite instinctivement et intrinsèquement à la rêverie. Présente comme matière primordiale dans de nombreuses cosmogonies, l’eau revêt une symbolique originelle. Féminine et maternelle par essence, l’imaginaire de l’eau nourrit le poète quel qu’il soit.

Que l’eau soit légère, claire, vivante et printanière, profonde et/ou dormante, morte, lourde ou mélancolique… l’eau à de multiples visages. C’est de ces eaux que naissent les images et la rêverie dont parle Bachelard. C’est à ces artistes, poètes illustres ou anonymes que l’eau murmure. Il y a dans cette vibration si singulière un lien que nous éprouvons tous avec l’un de ces éléments, une connexion inconsciente certainement enracinée dans notre enfance.

Dans son ouvrage, Bachelard fait la distinction entre l’imagination formelle indifférente à la matière et l’imagination matérielle où l’image est en conformité avec la matière. C’est de cette consistance à la fois inconsciente et onirique mais pas seulement, que prend forme cette imagination. Selon le philosophe, “on rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve”.

L’ambivalence de l’eau est également soulignée dans son oeuvre consacrée à la rêverie de l’eau. Car pour Gaston Bachelard, l’eau présente une dualité, elle peut être claire comme un miroir ou sombre comme les profondeurs, calme ou violente, être source de vie ou de mort, de fantasmes ou de peurs…

eau

L’union des éléments

C’est ce que Bachelard nomme les eaux composées, la rencontre ou le mariage de deux éléments. Lorsqu’il y a une combinaison imaginaire précise de ces deux substances, sans qu’il n’y en ait une de plus, elles s’unissent et prennent une dimension sexuelle. Ainsi l’eau peut s’unir au feu, à la terre ou encore à la nuit.

L’eau et le feu

Lors de l’union de deux éléments, il n’y a rien de plus opposé que celle de l’eau et avec le feu. La féminité de l’eau rencontre la virilité du feu, deux énergies que tout sépare et qui pourtant s’attirent sexuellement.

L’eau et la terre

Ici, les images de l’union de ces deux éléments sont plus tactiles, plus intérieures et plus intimes. L’eau et la terre se transforment en pâte, une substance malléable, molle, qui change de formes.

L’eau et la nuit

La nuit n’est pas un élément ou une substance matérielle, alors pourquoi parler d’union entre l’eau et la nuit ? Comme le souligne Bachelard, la nuit est le moment propice à l’imagination pour rêver. Et comme l’eau est l’élément du mélange par excellence, elle imprègne l’eau des lacs et des étangs qui gardent même en plein jour, une trace de ce “corps” nocturne.

Les eaux contemplées

A travers le prisme de Gaston Bachelard, l’eau cesse d’être simplement une substance et revêt une dimension symbolique et poétique. Elle devient dès lors imagination matérielle. Ainsi l’eau, reflet de nos rêveries inconscientes et intimes se transforme en un médium de nos rêveries humides. La sensualité de l’eau prend consistance et s’érotise au fil des pages de son ouvrage. Bachelard enchante le lecture, le surprend dans sa propre rêverie. L’eau féminine fait écho à nos émotions et par son ambivalence éveille nos sens.

Elia L.

Tantôt rédactrice, tantôt artiste, je vous invite dans mon univers oscillant entre deux mondes.

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