Vous connaissez sûrement Colmar, jolie petite ville alsacienne réputée pour sa gastronomie, son marché de Noël et bien sûr son ancien quartier touristique pittoresque appelé « La petite Venise ». Mais saviez-vous que les murs de cette ville conserve l’empreinte d’un destin hors du commun ? Celui d’Auguste Bartholdi, sculpteur né dans cette cité en 1834, qui allait, sans le savoir, donner au monde l’un de ses symboles les plus puissants : la Statue de la Liberté. Mais avant New York, avant le cuivre et l’acier dressés sur Liberty Island, il y a eu un autre rêve. Un rêve de sable, de lumière brûlante et de colosses silencieux : l’Égypte.
Pourquoi un sculpteur alsacien s’est-il passionné pour l’Égypte ?
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En 1855 à l’âge de 21 ans, Auguste Bartholdi quitte la France avec un petit groupe d’amis architectes et peintres pour découvrir l’Égypte. C’est un choc. Il est bouleversé par la grandeur des temples, la verticalité des obélisques, la puissance muette des statues monumentales. Ce voyage le marque à vie. Ce n’est pas une simple fascination esthétique, mais également une révélation artistique. Un second voyage au pays des Pharons a lieu mais avec cette fois, un projet colossal suite à sa rencontre à Paris avec le vice-roi égyptien.
Rappelez-vous, le 17 novembre 1869, l’Égypte célèbre en grande pompe l’inauguration du canal de Suez. Cette prouesse technique bouleverse les routes maritimes en réduisant de plusieurs jours la liaison entre l’Europe et l’Asie. Pour marquer cet événement historique, le vice-roi d’Égypte souhaite ériger un monument spectaculaire à l’entrée du canal. Et il pense immédiatement à un nom qui s’impose, celui d’un jeune sculpteur français, Auguste Bartholdi.
De retour à Paris, il se met à rêver d’un projet fou : édifier un phare colossal à l’entrée du canal de Suez, à l’image des colosses de l’antiquité. Une femme tenant une torche, incarnation de la liberté éclairant l’Orient. Ce projet restera dans les tiroirs. Mais l’idée, elle, survivra.
Ce qu’il n’a pas pu faire en Égypte, il le fera pour l’Amérique
En 1865, le juriste et politicien Édouard de Laboulaye, fervent républicain, évoque l’idée d’un monument en hommage à l’indépendance américaine. Le projet germe dans l’esprit de Bartholdi : ce sera elle. Cette femme de lumière née dans son imaginaire sur les rives du Nil, il l’enverra à New York. Non plus pour veiller sur le canal de Suez, mais sur le port de la jeune nation. Le rêve égyptien devient un symbole transatlantique.
Ce glissement géographique est l’anecdote la plus fascinante de sa carrière. Peu le savent : la Statue de la Liberté, née pour l’Orient, a traversé les continents avant même d’exister physiquement. Son inspiration originelle est profondément orientale.
Du rêve à la matière : la fabrication d’un mythe
Bartholdi travaille pendant dix ans sur ce qui deviendra « La Liberté éclairant le monde ». Avec Gustave Eiffel, il conçoit une structure interne révolutionnaire. À Paris, dans des ateliers du 17e arrondissement, les morceaux géants de cuivre prennent forme. La tête de la statue sera même exposée à Paris lors de l’Exposition universelle de 1878.
En 1885, la statue est démontée, emballée dans 214 caisses, et expédiée à bord de l’Isère. Elle est inaugurée à New York le 28 octobre 1886, en grande pompe. Ce jour-là, Bartholdi ne parle pas. Il observe. Son rêve prend racine sur une autre rive de l’Atlantique. Il n’a jamais été aussi silencieux, ni aussi présent.
Quelques années après, en 1903, une plaque a été apposée sur le socle de la statue de la liberté où est gravé le poème d’Emma Lazarus poétesse américaine, « The New Colossus » (1883). En voici un extrait :
- Envoyez-moi vos fatigués, vos pauvres,
- Envoyez-moi vos cohortes qui aspirent à vivre libres,
- Les rebuts de vos rivages surpeuplés.
- Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte,
- De ma lumière, j’éclaire la porte d’or !
Que reste-t-il de Bartholdi aujourd’hui à Colmar ?
Tout. Son œuvre, son esprit, son regard. Le musée Bartholdi, installé dans sa maison natale, regorge de dessins, maquettes, documents et objets personnels. La cour intérieure accueille « Les Grands Soutiens du Monde », dernière œuvre majeure du sculpteur, représentant le Travail, la Justice et le Patriotisme soutenant le globe.
À quelques kilomètres de là, une réplique de 12 mètres de la Statue de la Liberté trône à l’entrée de Colmar, comme un clin d’œil. Le lien entre l’Alsace et l’Amérique, entre le rêve et la matière, reste intact. Il ne tient qu’à nous de le redécouvrir.
Sur les façades, dans les détails sculptés, dans les perspectives des ruelles, Colmar garde les traces silencieuses de l’enfant prodige qui a sculpté l’Amérique. Levez les yeux. Rêvez grand. Vous êtes peut-être là où naissent les mythes.