Avez-vous déjà entendu parler d’Hansi ? Derrière ses aquarelles lumineuses de villages alsaciens, ses enfants aux joues roses et ses paysages pittoresques, se cache une œuvre bien plus complexe, façonnée dans le tumulte des conflits entre la France et l’Allemagne. Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, n’a jamais été un simple illustrateur : il fut aussi un chroniqueur mordant, un satiriste inlassable, et surtout, le porte-voix d’une Alsace ballottée par l’Histoire.
Un enfant de Colmar marqué par la défaite
Né à Colmar le 23 février 1873, deux ans après l’Annexion de l’Alsace par l’Allemagne, Hansi grandit dans un climat pesant. Dans les salles de classe du Reichsland, l’histoire enseignée glorifie la victoire prussienne et gomme l’apport de la France. Lui n’en garde qu’un souvenir amer : celui d’un professeur allemand partial et arrogant. Plus tard, il racontera avoir fait un serment d’enfant : « je m’étais promis de me venger plus tard et d’écrire, quand je serai un homme, le livre que nous aurions tous aimé avoir, l’histoire de l’Alsace pour les petits enfants ». Tout est là : Hansi voit dans l’art une revanche possible, une manière de redonner aux siens la fierté qu’on leur avait confisquée.
L’histoire d’Alsace : l’art au service d’une revanche
Cette promesse prend forme en 1912 avec L’histoire d’Alsace racontée aux petits enfants, un album réalisé avec Victor Huen. Ce n’est pas un manuel scolaire, mais une contre-propagande assumée. Hansi y réécrit l’histoire, convoquant Napoléon Ier en héros populaire, ridiculisant Napoléon III et peignant les Allemands comme des « envahisseurs bruyants et pleins de morgue ». L’album, truffé d’anachronismes volontaires et d’humour corrosif, fait un tabac… et un scandale. Le 9 mai 1913, les tribunaux allemands condamnent Hansi lors du fameux « procès des faméliques ». L’amende ne suffit pas à l’arrêter, bien au contraire, le livre connaît un immense succès, porté par la polémique.
Un caricaturiste sous surveillance
Hansi n’a pas son pareil pour tourner en dérision l’occupant. Ses caricatures ridiculisent les touristes allemands aux « lunettes d’or germaniques », les architectes aux restaurations maladroites, ou encore l’instituteur prussien obsédé par sa « Kultur ». Cette ironie, à la fois mordante et populaire, fait de lui une figure redoutée. En 1914, il est de nouveau condamné, cette fois à de la prison ferme. Mais la guerre éclate et Hansi s’engage dans l’armée française à 41 ans, comme interprète. Ses crayons, eux, continuent à se battre.
Du paradis tricolore à l’exil
À la fin de la guerre, l’Alsace redevient française. En 1918, Hansi publie Le paradis tricolore, célébrant le retour de la région au sein de la République. Mais l’apaisement est de courte durée. Dans les années 1930, la montée du nazisme et son image de caricaturiste anti-germanique le contraignent à l’exil. Il se réfugie d’abord en France, puis en Suisse, réalisant des affiches pour soutenir l’armée française. Ce n’est qu’en 1946 qu’il retrouve sa ville natale de Colmar. Il y meurt en 1951, fidèle jusqu’au bout à cette Alsace qui fut le fil rouge de sa vie.
Un héritage entre douceur et satire
L’art de Hansi est un paradoxe. D’un côté, il a figé pour toujours l’Alsace de carte postale, avec ses colombages, ses costumes traditionnels et ses enfants aux yeux rieurs. De l’autre, il fut un dessinateur politique, armant ses crayons pour ridiculiser l’occupant. C’est cette dualité qui explique pourquoi son œuvre continue de fasciner. Derrière les images naïves, on retrouve une colère, une mémoire collective, un acte de résistance culturelle. Hansi a su donner des couleurs à l’âme d’une région, mais aussi une voix à son combat.
« Hansi, c’est à la fois l’Alsace des contes et celle des luttes, la douceur des villages et la morsure de la satire. »
Considéré comme anti-allemand, aux propos anti-germaniques relativement primaires dénoncés par certains, il est tout de même indispensable de replacer le caricaturiste dans son époque. Même s’il fait polémique aujourd’hui encore, il reste un illustrateur de génie.
Un regard d’alsacienne sur l’héritage d’Hansi aujourd’hui
Alsacienne moi-même, j’ai grandi entourée de ces illustrations de Hansi, familières dans bien des foyers de la région. Pourtant, même si mes parents ont connu la Seconde Guerre mondiale dans leur enfance, jamais je ne les ai entendus répandre des accents de haine contre le peuple allemand. Ses images étaient là, comme un décor tendre et pittoresque, à chaque fois contextualisées dans une histoire tourmentée, d’une région tiraillée entre deux nations. Profondément française, l’Alsace a pourtant un attachement profond à son identité régionale, à sa langue, à ses traditions, sa gastronomie et son patrimoine.
Beaucoup d’Alsaciens ont souffert, certains ont résisté, d’autres ont dû composer avec la situation. Mais dans les familles, on a souvent transmis les souvenirs sans haine frontale, plutôt comme une expérience imposée par l’Histoire.
La fierté d’être français et la conscience d’avoir un héritage germanique. C’est cette double identité qui nourrit à la fois l’art, la littérature et la vie quotidienne.
Et vous, que retenez-vous de Hansi ? Ses aquarelles tendres ou ses caricatures au vitriol ?