Ils sont devenus des icônes, des figures familières gravées dans nos imaginaires, souvent plus connues que ceux qui leur ont donné vie. À force d’être détournés, réinventés, certains personnages de fiction semblent avoir échappé à la plume de leur créateur pour exister par eux-mêmes. Prenons l’exemple de Sherlock Holmes, de Dracula, de Frankenstein, ou encore de James Bond… Tous ont traversé le miroir de la fiction pour devenir des mythes contemporains.
Mais que reste-t-il alors de ceux qui les ont imaginés ? Ces écrivains parfois oubliés, noyés dans la célébrité de leur propre création ? Et si écrire revenait parfois à disparaître ?
Sherlock Holmes, l’enquêteur devenu immortel
Il est impossible de parler de personnages qui éclipsent leur auteur sans évoquer Sherlock Holmes. Créé par Arthur Conan Doyle en 1887, le détective au chapeau deerstalker et à la pipe calcinée a depuis longtemps dépassé les limites des nouvelles policières dans lesquelles il a vu le jour.
Doyle lui-même en avait assez. Il tenta de le faire disparaître, littéralement, dans « Le Dernier Problème ». Mais le public, en deuil, exigea son retour. L’écrivain céda. Ce n’est plus lui qui décidait. Holmes appartenait désormais à ses lecteurs.
Aujourd’hui le plus illustre des détectives britanniques délaisse son mythique 221B Baker Street pour rejoindre les rayonnages prestigieux de la Bibliothèque de la Pléiade, où l’attendent déjà quelques figures du roman gothique… ainsi que le commissaire Maigret.
Dracula et le pacte éternel
Son nom ne vous dit peut-être rien et pourtant son œuvre a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de la littérature gothique et dans l’imaginaire collectif. Bram Stoker, écrivain irlandais né en 1847, est l’homme derrière Dracula, ce roman qui a façonné à jamais la figure du vampire moderne. Longtemps relégué au second plan, Stoker s’efface aujourd’hui derrière la silhouette imposante de son personnage. Dracula devenu archétype a traversé les époques, s’adaptant, se transformant. Des pages sombres du roman victorien aux écrans de cinéma, des bandes dessinées aux jeux vidéo, il suinte encore dans nos peurs les plus anciennes, survivant à son créateur, et, d’une certaine façon, l’engloutissant.
Qui se souvient encore du romancier irlandais derrière ce monstre iconique ? Ce n’est plus Stoker que nous voyons dans les ombres, mais cette silhouette drapée de nuit, aux canines acérées et au regard hypnotique.
Frankenstein, ou le malentendu sublime
Et que dire de Mary Shelley inventrice d’un mythe si puissant qu’il en a déformé son propre sens ? Frankenstein, que beaucoup prennent à tort pour le monstre, est en réalité le nom du créateur. Mais peut-on encore faire la différence ? L’œuvre a échappé à sa genèse, au point que la créature elle-même semble avoir réécrit son histoire.
Publié anonymement en 1818, ce roman est considéré de nos jours comme l’un des premiers romans de science fiction.
Mary Shelley, jeune femme visionnaire, a façonné une icône tragique de la science et de l’abandon. Pourtant, combien associent ce chef-d’œuvre fondateur de la science-fiction à son auteure ?
James Bond et Ian Fleming
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Créateur du célèbre espion britannique devenu une légende du cinéma et de la littérature, Ian Fleming a introduit James Bond en 1953. Sa renommée mondiale a largement dépassé celle de son auteur, dont le nom est, une fois de plus, relégué au second plan.
De 1953 à 1964, Ian Fleming donne vie à James Bond à travers douze romans et deux recueils de nouvelles. Sous le matricule 007, l’agent du MI6 se révèle être un homme de charme et de sang-froid, amateur de vodka-martini — « au shaker, pas à la cuillère » —, séducteur invétéré et accessoirement tueur.
Quand l’imaginaire prend le pas sur l’identité
Ces personnages ne sont pas seulement des héros, ils sont devenus des symboles, des visages, des figures. Des mythes modernes qui parlent à nos angoisses, à nos fantasmes, à notre époque.
Leur force ? Être réutilisables, malléables, adaptables à souhait. Ils survivent au papier, s’incarnent dans des corps nouveaux à chaque génération, revivent sur les écrans et dans nos rêves. Ils sont désormais indépendants, libres, presque réels.
Les auteurs, figures effacées ?
Ce paradoxe est vraiment fascinant car l’auteur en créant une figure si forte, risque de s’effacer derrière elle. C’est comme lorsque l’enfant prodige finit par faire de l’ombre à son propre parent. Certains, comme Conan Doyle, en ont souffert. D’autres, comme Mary Shelley, n’ont jamais eu la reconnaissance qu’ils méritaient de leur vivant.
Mais peut-être est-ce là, au fond, le but ultime de toute fiction, créer quelque chose de si fort qu’il vous dépasse.
Écrire, c’est peut-être disparaître
Quelle singularité étrange que celle de l’écrivain. Il crée pour être lu et à mesure que son oeuvre gagne en puissance, il s’efface. Comme si l’auteur, en donnant naissance à une fiction si puissante, en devenait le simple médium. L’œuvre parle alors plus fort que celui qui l’a écrite.
Créer un personnage de fiction, c’est lui donner une vie qui ne nous appartient plus. C’est offrir au monde une part de soi qui, parfois, nous échappe. Ces figures mythiques nous rappellent que l’imaginaire peut être plus puissant que la mémoire, que la fiction peut enterrer le nom de son auteur. Mais n’est-ce pas là, justement, le plus beau des sacrifices ?