Vous vous êtes sûrement demandé pourquoi les femmes étaient absentes, durant des siècles, des musées français ? Et ce n’est pas qu’elles n’ont jamais existé, loin de là. Elles ont peint, sculpté, dirigé des ateliers, remporté des prix prestigieux. Elles ont eu des élèves, des critiques élogieuses et même la Légion d’Honneur. Et pourtant, leurs noms ne vous disent probablement rien. Louise Abbéma ? Angèle Delasalle ? Hélène Dufau Alors pourquoi ces artistes, adulées en leur temps, ont-elles disparu des manuels et des conversations ?
La réponse tient en un mot : l’oubli orchestré. Mais avant d’y plonger, laissez-moi vous raconter une scène qui dit tout du climat de l’époque.
« Si les femmes se mettent à peindre avec autant de crânerie, mon Dieu ! comment faudra-t-il que peignent les hommes ! »
Olivier Merson, Le Monde illustré, 16 mai 1874, à propos de Louise Abbéma
Cette phrase, censée être un compliment, en dit long : le talent féminin n’était acceptable qu’à condition de rivaliser avec… l’homme. Bienvenue dans le monde des artistes invisibles.
Pourquoi ces femmes étaient-elles incontournables en leur temps ?
Entre 1900 et 1960, la Ville de Paris a acquis 13 646 œuvres. Parmi elles, 2 444 signées par des femmes. Oui, 18 %. Ces artistes n’étaient pas des exceptions marginales, elles exposaient dans les Salons officiels, recevaient des commandes de l’État, paraissaient dans la presse. Elles avaient des ateliers où se pressaient mondains, actrices, critiques. Elles vendaient, vivaient de leur art. Alors, comment expliquer qu’elles aient été effacées ?
D’abord, leur reconnaissance fut liée à un système académique en perte de vitesse. À l’aube du XXe siècle, l’avant-garde démode ce qu’on appelait alors « l’art classique ». Et devinez qui en paie le prix ? Celles qui n’avaient pas accès aux mêmes réseaux que les Picasso ou les Braque.
Les obstacles qu’elles ont dû franchir
En 1896, Virginie Demont-Breton, artiste et écrivaine, dénonçait ce paradoxe : « Quand on dit d’une œuvre d’art : c’est de la peinture de femme, on entend par là : c’est faible. Et si l’œuvre est bonne, on dit : c’est peint comme par un homme. » L’École des Beaux-Arts n’a accepté les femmes qu’en 1897. Les cours avec modèle vivant ? Interdits aux étudiantes jusqu’en 1900. Et même après, il fallut batailler pour qu’elles aient le droit de concourir au Prix de Rome, obtenu par la première femme… en 1925.
Ces barrières n’ont pas empêché certaines de briller. Louise Abbéma, par exemple, portraitiste mondaine, peignait Sarah Bernhardt et décorait des mairies parisiennes. Odette Pauvert, première femme Grand Prix de Rome de peinture, a passé trois ans à la Villa Médicis. Hélène Dufau a illustré le lancement de La Fronde, journal féministe, avant de décorer la Sorbonne. Et pourtant…
Pourquoi ces noms ont-ils disparu ?
Parce qu’elles incarnaient un art jugé « sage » à l’heure où les avant-gardes faisaient scandale. Parce qu’elles étaient cataloguées comme « femmes peintres », un qualificatif qui, en soi, les plaçait en marge. La critique les a célébrées, puis oubliées. Elles ont parfois refusé les étiquettes, comme Angèle Delasalle qui signait « A. Delasalle » pour éviter qu’on sache qu’elle était une femme. Ironie : c’est cette même signature qui lui valut d’être invitée à une association… d’hommes peintres.
Pour ne pas les oublier
1er Grand prix de Rome de peinture, Agence Rol, 1925
@domaine public
Huit d’entre elles ressortent des réserves du Fonds d’art contemporain de Paris. Elles s’appellent :
- Louise Abbéma (1853 – 1927), portraitiste brillante de la Belle Époque.
- Angèle Delasalle (1867 – 1939 ?), première femme admise dans une association internationale de peintres.
- Hélène Dufau (1869 – 1937), « Princesse de la peinture » et décoratrice de la Sorbonne.
- Odette Pauvert (1903 – 1966), première femme Grand Prix de Rome en peinture.
- Marie-Anne Camax-Zoegger (1881 – 1952), fondatrice des Femmes Artistes Modernes.
- Alix Aymé (1894 – 1989), pionnière de la laque en France, marquée par l’Indochine.
- Marguerite Jeanne Carpentier (1886 – 1965), artiste libre refusant les codes imposés aux femmes.
- Jeanne Thil (1887 – 1968), peintre de voyages, de l’Espagne à la Tunisie.
Ces noms méritent d’être cités, partagés et réintégrés dans la mémoire collective.
Pourquoi faut-il les redécouvrir aujourd’hui ?
Parce que leur effacement n’est pas neutre. Il influence notre regard sur l’histoire de l’art. Il donne l’illusion que les femmes ont toujours été minoritaires, quand elles étaient nombreuses, visibles, reconnues. Les oublier, c’est perdre une part de notre mémoire culturelle. Les redécouvrir, c’est aussi comprendre comment l’art s’écrit : par ceux qui détiennent le pouvoir de raconter. Et souvent, ce pouvoir a eu une voix masculine.
Et maintenant, que faire ?
Nous pouvons agir. Lire leurs noms, voir leurs œuvres, partager leurs histoires. Des institutions comme le Fonds d’art contemporain ressortent ces toiles des réserves. Vous aussi, soyez passeur de mémoire. Parlez de Louise Abbéma, d’Angèle Delasalle, d’Hélène Dufau. Faites-les exister, ne serait-ce qu’en prononçant leurs noms.
Et vous, quelle artiste oubliée aimeriez-vous revoir dans nos musées ? Laissez moi votre réponse ci-dessous.